【L’esprit des Ryukyu】Édition spéciale (HIDEN Juin 2026) 「17ème All Okinawa Karate & Kobudō Championships Okinawa 2026」

Interview/Textes: Daniel Mardon
Photographe/traductrice: Yuko Takahashi
Daniel Mardon, « Le Karatéka-Thérapeute »
Physiothérapeute et pratiquant d’arts martiaux de longue date, Daniel Sensei vit à Okinawa. L’une de ses passions est de trouver des Dojo uniques ayant une forte personnalité qui laissera une empreinte à jamais.
Avec son épouse Yuko Takahashi, qui est une grande historienne du Karaté, ils nous permettent de découvrir de nombreux aspects cachés du Karaté d’Okinawa…
Cette série d’articles propose d’explorer l’esprit originel du Karaté.
Rigueur, tradition et déferlante de la jeunesse.
Ces importants championnats se sont déroulés le Dimanche 11 Janvier 2026 au “Karate Kaikan” de Tomigusuku, Okinawa…
L’organisateur est la fédération “Okinawa Karate Kobudō Renmei” qui fut créée en 1982.
L’événement a rassemblé une foule principalement locale avec une majorité de très jeunes participants et leurs familles. Quelques adultes, dont une très petite délégation chinoise de Shangai*, ont offert une prestation de bon niveau, notamment en Kobudō.
On parle de plus de 600 participants avec une vingtaine de personnalités officielles du Karaté, plus une équipe d’arbitres/juges fédéraux aidés de leurs assistants.

Programme de la compétition

Vue d’ensemble du dojo principal de 1278 m2

Début de la compétition, 3 élèves d’école primaire prêtent serment

Cérémonie d’ouverture

Alignement des équipes

Les compétiteurs attendent dans la “Tanren-shitsu”(training dojo)
Compétition, mais traditions
Cet événement, qui en est à sa 17e édition, revêt un caractère particulier, car le thème est très précis. Compétition avec points et médailles, certes, mais tout en restant très “Dentō” (traditionnel).
La présence de figures tutélaires comme Shimabukuro Zenpo, Kakazu Yoshimasu (Shorin-ryū), Yagi Meitatsu, Kinjo Tsuneo (Gojū-ryū) ou d’autres encore, n’est pas honorifique. Elle est le sceau de cette intransigeance pédagogique. Quand ces gardiens du temple s’assoient au bord du tatami, le message est clair : on ne vient pas ici pour “consommer” du grade ou briller par une gymnastique martiale précoce. Leur présence valide que la compétition reste un outil au service du style, et non l’inverse.
Le programme annonce la couleur avec une liste étonnante de Katas prohibés (pour les enfants) et l’avertissement qu’aucun kata “créatif” n’est autorisé. Donc pas de “Shu-Ha-Ri” version occidentale dans l’air, car ici on ne badine pas avec la tradition ni avec l’héritage des anciens Maîtres.
Je fus surpris de voir bannis 7 katas que je savais authentiques, comme Kūsankū, Sanseiryu ou encore Sūpārinpei.
J’ai d’ailleurs toujours un peu de mal à saisir la nuance entre les trois mots : original (la source brute), authentique (la transmission fidèle) et traditionnel (la pratique établie par une école). À Okinawa, on ne juge donc pas un karatéka au niveau supérieur de son kata, mais à la solidité de ses bases. La tradition privilégie la rigueur du « Shu-Ha-Ri » (le “Shu” et non pas le “Ri”) plutôt que l’esthétique de la compétition.
[Pour rappel, le kata Shorin-Ryū Kūsankū (d’origine chinoise importé au 18e siècle), est l’ancêtre de Kanku-Dai/-Sho du Shōtōkan. Gojūshiho (54 pas), puise sa source dans le kata Useishi (qui veut aussi dire 54 pas en Okinawaïen) et qui provient du Shuri-Te. Le kata Gojū-Ryū Sūpārinpei (108 mains), même dans sa version ancestrale “Petchūrin”, est également banni. Sanseiryū (36), qui est très cher au Uechi-Ryū se retrouve aussi dans la liste ainsi que 3 autres.]
Devant mon étonnement, on me précise que cette règle stricte ne concerne que les Juniors et que le but est de ne pas brûler les étapes. Les katas listés sont trop avancés et demandent des années de pratique, ce qui par définition ne peut être le cas avec de si jeunes karatékas. Plutôt que de simplement mémoriser des katas dans un ordre croissant, la véritable essence se trouve dans la maîtrise délicate de chaque kata de base.
La tradition concerne donc ici le respect du cheminement dans la voie et non pas l’origine des katas comme je l’avais mal interprété, n’ayant pas tout lu…
Nous ne verrons donc pas, comme sur Youtube et dans certaines compétitions, de tout jeunes enfants faire des prouesses sportives…

Entrée des lionceaux dans l’arène…

Derniers ajustements aidés par les juges


En position de départ

Hajime !



Remise des diplômes et médailles
Présentation et déroulement des championnats en V.O.
*****大会役員 Tournament officials*****
大会顧問Taikai komon (Tournament Advisors), 6 leader figures : Shimabukuro Zenpo, Higaonna Morio, Higa Minoru, etc…
大会名誉顧問Taikai meiyo komon (Tournament Honorary Advisor):Yagi Meitatsu
大会長Taikaichō (Tournament Chairman) : Kakazu Yoshimasa
大会副会長Taikai fukukaicho (Tournament Vice Chairman), 4 persons
大会総括本部長Taikai sokatsu honbuchō (Tournament General Manager) : Kinjyo Tsuneo
Total number of tournament applicants: over 600
Number of medals awarded : 306
A 9 h précises, le Taikaicho (Grand Président) du tournoi, Kakazu Yoshimasa, a prononcé un discours. Trois élèves d’école primaire ont ensuite prêté serment, marquant le début de la compétition.
Les Enbu (démonstrations) se sont déroulés à un rythme soutenu sur les quatre terrains A, B, C et D du dojo principal. Avant l’épreuve, les compétiteurs se sont réunis dans le Tanren shitsu (salle d’entraînement) et d’autres zones du dojo, révisant et perfectionnant assidûment leurs katas.
Un changement d’ère
La compétition n’est donc plus le problème qui existait autrefois entre le « Dentō-Karaté » (karaté traditionnel) et le « Kyōgi-Karaté » (karaté sportif). Il semblerait qu’on reconnaisse que le karaté de notre époque puisse être un « art sportif » qui réunit des qualités à la fois mentales et physiques.
N.B. [Le mot « sport » vient du vieux français du XIIᵉ siècle « se desporter », qui signifiait « se détourner de son travail », « s’amuser » ou « se divertir ». Il faisait donc allusion au divertissement et aux plaisirs physiques pour l’esprit et le corps. Quand ce mot a traversé la Manche, les Anglais en ont modifié la notion : de simple loisir, il est devenu surtout une activité physique organisée.]
L’idée de se mesurer aux autres afin de s’évaluer soi-même n’est pas en soi une mauvaise chose, même si elle peut parfois dévaloriser certains ou, au contraire, en survaloriser d’autres… Les enfants étant particulièrement sensibles sur le plan psychologique, la tâche revient donc aux professeurs de pallier les réactions émotionnelles de leurs élèves en leur inculquant des règles et des valeurs.
Ces valeurs existent déjà dans la culture japonaise avec la notion de « Reisetsu » (礼節), qui renvoie à des règles socio-culturelles strictes de respect, de courtoisie et de bienveillance.
La constatation marquante est que le karaté est aujourd’hui devenu un sport pour des enfants de plus en plus jeunes. Certains compétiteurs avaient à peine 5 ans !
Lorsque j’ai commencé le karaté, il y a plus de 50 ans, j’étais à 14-15 ans parmi les plus jeunes, et les plus âgés ne dépassaient jamais la quarantaine.
Les maîtres d’Okinawa me disent qu’il en était de même aux origines.
Cela confirme que le Karaté subit un grand phénomène de mode.
Qui aurait pu imaginer, il y a 15 ans, que les « Soccer-Moms » deviendraient un jour des « Karate-Moms » … ?
La question est : « Est-ce que ces jeunes champions continueront de rester karatékas toute leur vie, ou est-il possible que la grande majorité l’oublie par la suite ? »

Alignement d’une équipe internationale d’adultes

Maeda Mitsuharu (Kata Bō), or en Saï Séniors

Kata avec Saï

Du Zhongwen médaille d’or Saï + bronze Bō

Li Ying médaille d’or Bō + bronze Karaté

Qian Jin Li médaille d’or Saï women

Hong Chun Gia médaille d’or Saï Séniors


Remise de certificats et médailles
Du côté de l’Occident
Le Karaté-enfant est aussi un fait qui confirme la tendance, avec également un fossé générationnel entre juniors et séniors. Les jeunes adultes d’autrefois, qui constituaient le cœur battant du karaté, semblent aujourd’hui s’en détourner, laissant un vide entre les rangs serrés des juniors et les vétérans.
La réalité est que le Karaté n’est pas très rentable sur un plan professionnel et que sur le plan physique, c’est un art très demandant qui implique beaucoup de temps pour atteindre un bon niveau… Au moins, avec les seniors qui pratiquent depuis plus de 50 ans, on sait ce que le karaté leur a apporté et que ce sont eux qui ont participé malgré eux, mais grâce à leurs douleurs aux genoux et aux hanches, à façonner son futur…

Médaille d’or et bronze pour Du Zhongwen

Or pour Ōshiro Kōhei, arbitre et compétiteur

La sympathique équipe du Oshukai Okinawa
Le crépuscule des mythes
L’heure est au bilan. Les pionniers du Karaté européen partent en quête de vérité, délaissant le romantisme martial pour se confronter à la source okinawaïenne. Là, ils découvrent que le Karaté n’est ni une philosophie New Age, ni un simple code de conduite, mais un système de survie brut et pragmatique. Face à cette réalité terrienne, la « Budo-risation » (qui sacralise le rite au détriment du combat) les laisse face à un constat sans appel…
Ils ont été, dans tous les sens du terme, « dés-orientés » !
Pour beaucoup de pratiquants Français et notamment parmi les anciens, les crises de gouvernance au sein de leur unique fédération officielle ont accentué un sentiment de rupture. Là où certains voyaient autrefois le gardien de la « Voie », ils perçoivent désormais une structure administrative dont les décisions semblent parfois déconnectées des attentes et des valeurs de ses membres.
La désillusion physique reste la plus douloureuse. Le karaté japonais moderne a imposé une contrainte corporelle qui s’avère non viable sur le long terme. Le retour aux sources n’est pas une déception, mais une recherche de survie. Guidé par de vieux maîtres, le passage d’une pratique de la force physique pure à une pratique de la structure interne qui préserve le corps vieillissant, est une aubaine.
C’est le deuil du “karaté pur et dur” fantasmé au profit d’une pratique plus adulte et durable.


Speech de fin par Yagi Akihito Sensei

Impressionnant salut final shōmen

Shimabukuro Zenpō Sensei avec son groupe
Conclusion
J’ai interviewé beaucoup de sensei parmi les plus influents d’Okinawa, et tous partagent une préoccupation commune ; la transformation continue des katas traditionnels à mesure que le karaté se répand à travers le monde. Ils soulignent que l’essence même de la tradition se perd, avec des kime (postures puissantes suivies de pauses) et des maai excessivement longs, des mouvements qui ont perdu leur sens originel, et des modifications dynamiques qui privilégient l’impact visuel. Préserver la tradition n’est pas chose aisée, surtout dans un monde où le karaté est très populaire.
N.B. Le concept de Maai (間合い)
[En compétition de Kata, le concept de Maai, qui définit normalement l’espace/interstice (“Ma”) et le timing harmonieux (“ai”) entre deux combattants, change de nature. Comme on est seul face à soi-même, il ne s’agit plus de gérer une distance physique, mais de montrer un rythme et un timing crédibles selon les règles des juges. L’athlète doit prouver qu’il maîtrise son combat en variant sa vitesse et en marquant des pauses précises. Le Maai devient alors une sorte de mise en scène. En effet, l’espace entre chaque mouvement doit montrer que l’on comprend l’application réelle du karaté. C’est une maîtrise du tempo imposée par le règlement sportif pour valider la force, la respiration et la posture face à un adversaire imaginaire.]
Le karaté tel que l’Occident l’a mythifié et institutionnalisé est en train de disparaître. Il ne cède pas la place au vide, mais à un art martial plus fragmenté, plus humble et plus sincère. Le pratiquant de demain devra trancher : santé, sport de performance ou survie réelle ? Ceci sans plus se bercer de l’illusion d’une voie universelle. C’est la fin d’un mythe confortable, le début d’une pratique plus adulte et assumée et qui se fait paradoxalement au moment même où les enfants karatékas affluent en masse dans les Dojos.
*Kenshikai Shangai comptait 5 participants et a remporté 7 médailles (3 Or, 2 Argent, 2 Bronze)
-Du Zhongwen, 2 médailles. Or en Sai et Bronze en Bō
-Li Ying, 2 médailles. Or en Bō et Bronze en Karate
-Qian Jin Li, 1 médaille. Or en Sai
-Xia Fei, 1 médaille. Argent en Karaté
-Qiang Zhiyu, 1 médaille. Argent en Sai

Avec Ōshiro Zenei Sensei qui a vécu plus longtemps que moi en France !

Deux anciens d’Hawaii… Kinjō Tsuneo Sensei et Daniel

Avec l’impressionnant Kakazu Yoshimasa, Président de ce championnat

Grand merci encore à Zenpō Sensei qui est une légende vivante

Daniel Mardon; le Karateka-Thérapeute
Créateur de la méthode Aromapressure® et physiothérapeute également licencié aux U.S.A.; Daniel Mardon est né à Paris. Une de ses spécialités est l’enseignement et le traitement des lymphoedèmes ainsi que des dommages tissulaires et circulatoires consécutifs aux chirurgies et traitements par radiothérapie. Sa méthode est utilisée en collaboration avec des Instituts médicaux ainsi que des associations, pour des traitements pré et post-chirurgicaux. Il fut également physiothérapeute pour deux équipes de football à Paris. Dès 2005, il fut le producteur de Spas pour de grands hôtels Japonais, tout en œuvrant pour l’enseignement et l’éveil à un plus haut niveau sur les professions de santé. Auteur de plusieurs livres, une de ses publications majeures est “Physiothérapie et physiologie du travail du corps” (Editions BAB Japan), ainsi que des DVD comme “Daniel Mardon Aromapressure® Method ” (Pony Canyon). Daniel Mardon apparaît régulièrement dans des émissions de TV, radio ainsi que de nombreuses publications dans les médias.













