【L’esprit des Ryukyu】Édition spéciale (HIDEN Avril 2026)「初稽古 HATSUGEIKO OKINAWA 2026」

Interview/Textes: Daniel Mardon
Photographe/traductrice: Yuko Takahashi
Daniel Mardon, « Le Karatéka-Thérapeute »
Physiothérapeute et pratiquant d’arts martiaux de longue date, Daniel Sensei vit à Okinawa. L’une de ses passions est de trouver des Dojo uniques ayant une forte personnalité qui laissera une empreinte à jamais.
Avec son épouse Yuko Takahashi, qui est une grande historienne du Karaté, ils nous permettent de découvrir de nombreux aspects cachés du Karaté d’Okinawa…
Cette série d’articles propose d’explorer l’esprit originel du Karaté.
Aujourd’hui, le sujet est :
初稽古 HATSUGEIKO OKINAWA 2026
Héritage culturel
Dans le contexte historique d’Okinawa, les traditions du Nouvel An japonais conservent un lien profond avec les arts martiaux. L’esprit de Shōgatsu, perçu comme une période de renouveau et de purification, le distingue nettement des fêtes plus commerciales telles que Noël ou Halloween dans le Japon moderne. L’ancien système du kazoedoshi, selon lequel tout le monde vieillissait collectivement le jour de l’An avec l’arrivée de Toshigami-sama, la divinité porteuse de vitalité et de prospérité, souligne cette renaissance collective.
Même aujourd’hui, des rituels comme l’ōsōji (le grand nettoyage de fin d’année) pour purifier la maison, la consommation de toshikoshi (soba longues et fines) pour symboliser la longévité et se protéger des malheurs de l’année écoulée, ainsi que les nombreuses traditions du hatsu (première fois) reflètent cette valeur durable du nouveau départ.
Parmi celles-ci, le hatsumōde (première visite au sanctuaire) est peut-être le plus répandu, attirant des millions de personnes vers les temples et sanctuaires pour les prières de la nouvelle année.
Pour les pratiquants de Budō, comme les karatékas, le hatsugeiko (premier entraînement de l’année) revêt une signification toute particulière. Il symbolise le renouvellement de l’engagement sur la voie, avec une discipline, une humilité et un esprit renouvelés. À Okinawa, le hatsugeiko se pratique souvent en plein air ou lors de séances spéciales, en accord avec le thème culturel de la purification et de la nouvelle résolution.
Ici, avec Shimabukuro Tsuneo Sensei, le hatsugeiko a toujours lieu sur les terres de ses ancêtres, sur le site du château médiéval de Katsuren Gusuku.
Shimabukuro Tsuneo, Hanshi 10e dan Uechi-ryū et 10e dan Kobudō, est assez peu connu du monde international du Karaté. Il est pourtant une figure discrète mais influente parmi les plus grands maîtres d’Okinawa. Président de la Fédération du Uechi-ryū d’Okinawa et président de la Fédération du Kobudō d’Okinawa, il est également membre du Comité de promotion du Karaté d’Okinawa auprès de l’UNESCO.
De ce fait, le lien avec le château de Katsuren est particulièrement symbolique.
Ce site, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, perché de façon spectaculaire sur une péninsule dominant le Pacifique et construit en calcaire des Ryūkyū, fut un centre de pouvoir important durant l’ère médiévale des îles Ryūkyū.
La particularité d’un maître comme Shimabukuro Tsuneo, qui fut professeur d’éducation physique (voir article https://budojapan.com/karate/dm13e/), réside dans le fait qu’il enseigne non seulement le Karaté et le Kobudō, mais aussi l’histoire et la culture. Cette dernière est empreinte d’une spiritualité spécifique, fondée sur le respect des ancêtres (Sosen Sūhai) ainsi que du polythéisme, qui constituent en réalité la religion originelle des Ryūkyū.
Au début du hatsugeiko annuel, Shimabukuro Sensei invite les villageois et ses élèves sur trois utaki (lieux sacrés) situés à différents niveaux du domaine du château, construit sur cinq terrasses. Ces lieux saints abritent des sources et symbolisent la purification.
Il nous raconte l’histoire des générations qui ont vécu sur ces terres, parmi lesquelles figurent des membres de sa famille, nommés par la cour royale durant l’époque du royaume de Ryūkyū et connus sous le nom de Norodunchi.
Les femmes appelées « Noro » étaient leurs descendantes héréditaires et officiaient comme chamanes ou prêtresses dans le Ryūkyū Shintō (ou religion ryukyuana). Cette religion animiste et polythéiste véhiculait le concept de « Niraikanai » (le paradis des dieux et des ancêtres situés au-delà de la mer) et accordait une importance particulière à la direction de l’Est, considérée comme la source de la vie et nommée « Obotsukagura » (source céleste).
C’est en effet de là que « Tida » (le dieu Soleil) se lève chaque matin.

Le magnifique château de Katsuren, site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO

« stairs to Heaven »

Maître Shimabukuro Tsuneo sur la terre de ses ancêtres (Photo Aurélie Steunou-Guégan)





Cérémonie avec méditation et prière
Réflexion personnelle :
Voici donc pourquoi ce premier entraînement de Karaté de l’année, en ce lieu précis, est si important. Il me fait penser aux rituels pratiqués à Stonehenge.
Avec ma lecture occidentale, je vois en ce renouveau solaire un karatéka cherchant à s’aligner avec l’énergie nouvelle de l’année pour purifier son esprit.
La sacralisation du lieu transforme cet endroit en un « Dojo » spirituel, créant un pont entre la discipline physique et la mémoire du lieu. Ce rituel célèbre non seulement la continuité du cycle à venir, mais honore aussi les racines et les ancêtres, renforçant le sentiment d’appartenance à une lignée.
On croyait également que les âmes des vivants se rendaient à Niraikanai après la mort pour devenir des divinités protectrices de leurs proches. Ces dieux étaient censés visiter le monde des vivants pour apporter la fertilité et protéger les hommes des catastrophes. Les Noro pouvaient communiquer avec ces dieux des Ryūkyū. On disait aussi qu’elles pouvaient posséder les dieux lors de rituels et devenir elles-mêmes des déesses, raison pour laquelle les Noro étaient également appelées « Kaminchu » (êtres divins).

Mise en rang pour l’entraînement entre ciel et mer

Les enfants sont au premier rang

Série de tsuki


Pratique des katas



Pratique du bō

Nunchaku

Tonfa
Dimanche 4 Janvier 2026
En ce premier dimanche de l’année, une centaine d’élèves du club de karaté Uechi-ryu Minamihara Shureikan se sont réunis pour leur premier entraînement de l’année dans les ruines du château de Katsuren. Le soleil se levait dans un ciel d’un bleu limpide. Comme l’an dernier, je me suis joint au groupe pour cette séance spéciale (voir l’article : https://budojapan.com/karate/dmspf03/).
Avant de commencer l’entraînement, les élèves ont gravi pieds nus le point le plus haut de la première cour (à 98 mètres d’altitude). De là, ils sont descendus vers les deuxièmes et troisième cours.
À chaque étape, le maître a partagé des récits sur l’histoire du château. Il a expliqué l’origine des puits, des lieux de culte sacrés et des « Gama », ces grottes calcaires typiques d’Okinawa. Ces grottes servaient d’abris pendant la guerre, mais elles ont aussi été le théâtre de tragédies profondes.
Shimabukuro Sensei a rappelé que Hinukan, le dieu du feu, protège toute la région. Le Hinukan du château de Shuri occupe la place la plus importante dans cette tradition, et cette même croyance s’est transmise au château de Katsuren. On peut encore voir aujourd’hui les vestiges d’un sanctuaire dédié à Hinukan dans la troisième cour.
Puisque Hinukan veille sur tous, le groupe prie toujours à cet endroit le premier jour d’entraînement. La prière consiste en une simple requête : « Faites que nous nous entraînions en sécurité aujourd’hui. Que chacun rentre sain et sauf. »
Certains pourraient y voir de la superstition, mais à Okinawa, la prière et la foi en ce dieu du feu font partie intégrante de la culture traditionnelle.
Transmettre ces coutumes aux enfants est essentiel selon Shimabukuro Sensei.
En découvrant l’histoire et la culture locales, et en montrant du respect, les élèves développent un vrai sens des responsabilités. Ils apprennent à protéger les châteaux et les traditions ancestrales.
Pour Shimabukuro Sensei, ces expériences aident à forger la force intérieure et l’esprit. Elles inspirent aussi à construire une société plus pacifique. C’est pourquoi il partage cette histoire chaque année lors du premier entraînement. Son envie de transmettre le karaté Uechi-ryu et le kobudo qu’il a reçus en héritage vient de cette même conviction profonde. Cette tradition relie les élèves non seulement à leur art martial, mais aussi au riche passé d’Okinawa.
Comme toujours, le keiko (l’entraînement) s’est déroulé dans la quatrième enceinte du château. Nous avons commencé par le kihon undo (exercices de base). Ensuite, chacun a présenté les huit katas de l’école Uechi-ryu :
Sanchin
Seisan
Sanseiryu
Kanshiwa
Seiryu
Kanchin
Seichin
Kanshu
À mesure que les katas devenaient plus complexes, certains élèves s’arrêtaient, mais tous participaient à ceux qu’ils pouvaient faire. Ne les maîtrisant pas très bien, je me suis arrêté après Kanshiwa.
Venaient ensuite les démonstrations de kobudo. Des élèves seuls ou en petits groupes ont présenté des techniques avec le bō, le sai, le nunchaku, le tonfa, l’eku (rame) et le kama (faucille). Parmi les katas de bō, on a vu des classiques comme,
“Shuushin-nu-kun,” “Chikin-nu-kun,” and “Meegusuku no Kama no Te.”
Trois katas spéciaux de kobudo ont aussi été exécutés : « Hanzan-guwa no Kon », « Ufuton-bo » et « Meegachiku-don no Sai ».
Ce sont des hiden (enseignements secrets) conservés uniquement au Minamihara Shureikan.
Les aînés de Shimabukuro Sensei, Teruya Masao Sensei (93 ans) et Komesu Asakazu Sensei (84 ans), tous deux 10e dan en Uechi-ryu, ont offert de très belles démonstrations. Ils se sont entraînés ensemble il y a longtemps au Dōjō de Sensei Maeshiro Shusei.
Mon ami italien Filippo Gaspardo, 5e dan Goju-Ryu, Deshi de Ikemiyagi Masaaki Sensei (Okinawa Meibukan) et moi, avons choisi d’exécuter un kata ensemble. Il s’agissait de montrer l’évolution qu’a subi le Kata Seisan (十三, signifiant « 13 » en japonais/okinawan). Il est considéré comme l’un des plus anciens katas du karaté d’Okinawa, avec des racines claires en Chine du Sud (province de Fujian).
Dans l’Uechi-ryū, la version est sobre, rapide et exécutée avec les mains ouvertes (comme à l’origine en Chine). La version Gojū-ryū est assez proche, mais a été modifiée par Miyagi Chōjun Sensei avec des poings fermés pour la plupart des techniques et des respirations abdominales forcées » (ibuki)
Ma version Shotokan est encore plus différente avec des mouvements linéaires, des respirations longues en contractions isométriques suivies d’explosions avec concentration sur le Hara. Ce kata méconnaissable fut d’ailleurs renommé Hangetsu par son créateur Funakoshi Gichin. Les trois versions viennent de la même forme originelle, mais elles ont beaucoup évolué et les interprétations peuvent varier énormément selon le Dōjō. Dans notre cas (Shotokan versus Meibukan Gojū-ryū), leur synchronisation s’est révélée difficile. Pour un débutant en karaté, on dirait presque des katas différents.
Avant chaque démonstration, Shimabukuro Sensei expliquait calmement l’histoire et la signification du kata. Élèves, familles, habitants du village et touristes venus visiter le château écoutaient avec attention. À la fin de chaque présentation, des applaudissements chaleureux retentissaient.
Debout sur ce sol ancestral, je sentais une énergie puissante monter de la terre, passer par la plante de mes pieds et m’envahir complètement.
Ce fut un premier entraînement solennel et sacré pour cette nouvelle année. On aurait presque pu sentir l’esprit d’Amawari, le célèbre seigneur du château de Katsuren au XVe siècle, veiller sur nous…
Un moment extraordinaire, entre ciel, terre et océan, au fin fond de l’Orient.

Arakaki Takumi durant renforcement kitae Sanchin


Terrell Harris a rejoint le Minamihara Shureikan il y a quelques années et est le premier Américain à avoir reçu une ceinture noire de Kobudō des mains de Shimabukuro Tsuneo Sensei

Zukeran Asahide est le principal assistant de Maître Shimabukuro

Shimabukuro Sensei annonce que malgré ses problèmes de hanches et ses nombreuses blessures, Daniel continue à pratiquer le karaté quotidiennement

Avec mon ami Filippo nous démontrons comment Seisan et Hangetsu, deux katas issus de la même racine, ont évolué différemment


Shimabukuro Ren (petit-fils du maître) et Zukeran Asahide en démonstration de kama

Les maîtres Teruya Masao (93 ans) et Komesu Asakazu (84 ans), tous deux 10e dan, exécutent un kata ensemble

Senseis Gushiken Zenryu 9th dan & Ami Yoshio 4th dan

Daniel et Filippo posent au sommet du château

Zukeran Asahide et Daniel

Ce fut une journée mémorable

Merci à Yuko Takahashi et Shimabukuro Tsuneo Hanshi
L’événement a été couvert par les journaux
https://www.okinawatimes.co.jp/articles/-/1752536
La conclusion de Daniel
Le hatsugeiko de Katsuren Gusuku va bien au-delà de la tradition.
Il régénère corps, esprit et âme culturelle par l’intermédiaire d’un maître qui incarne six siècles d’héritage guerrier.

Daniel Mardon; le Karateka-Thérapeute
Créateur de la méthode Aromapressure® et physiothérapeute également licencié aux U.S.A.; Daniel Mardon est né à Paris. Une de ses spécialités est l’enseignement et le traitement des lymphoedèmes ainsi que des dommages tissulaires et circulatoires consécutifs aux chirurgies et traitements par radiothérapie. Sa méthode est utilisée en collaboration avec des Instituts médicaux ainsi que des associations, pour des traitements pré et post-chirurgicaux. Il fut également physiothérapeute pour deux équipes de football à Paris. Dès 2005, il fut le producteur de Spas pour de grands hôtels Japonais, tout en œuvrant pour l’enseignement et l’éveil à un plus haut niveau sur les professions de santé. Auteur de plusieurs livres, une de ses publications majeures est “Physiothérapie et physiologie du travail du corps” (Editions BAB Japan), ainsi que des DVD comme “Daniel Mardon Aromapressure® Method ” (Pony Canyon). Daniel Mardon apparaît régulièrement dans des émissions de TV, radio ainsi que de nombreuses publications dans les médias.
















